
J'ai réuni tout le monde au sommet de l'Alpha Tower et j'ai demandé à EXO 666 de veiller à ce
que toutes les issues soient verrouillées. Qu'il ne sorte et ne rentre personne. Nul n'a posé de questions comme si tout le monde savait. Roman et Anthony Morgenstern sont restés chez Alice. Je
ne voulais que les personnalités avec moi.
A nos pieds la ville s'étend Immobile, silencieuse, telle qu'à ses débuts. Aucun mouvement n'est perceptible dans les rues désertées et c'est à peine si quelqu'un souligne parfois,
dans un murmure : "J'ai cru voir Edgar..." La récente victoire d'Alice Morgenstern sur ce monstre que j'ai engendré a redonné un peu d'espoir aux habitants sans pour autant redonner à la ville sa
joie de vivre. Aujourd'hui toutes les prières s'adressent à Louis Cypher malgré le danger qu'il peut y avoir à lui donner ne serait-ce qu'une once de pouvoir.
La nuit promet d'être longue, éternelle. Au dessus de nos têtes, la sphère d'EXO 666 scintille. Il tient la ville sous contrôle absolu pour l'occasion. Chacun s'est installé le plus
confortablement possible dans cet immense salon qui domine Widow Creek. Nous avons éteint les lumières.
Alice Morgenstern est assise à une table dans un coin. Elle est un peu pâle, un peu tendue, en attente, nerveuse.
Augusto Bellagio est avachi dans un canapé, totalement saoûl. Il s'est descendu la moitié d'une bouteille de vodka et ricane tout seul à des blagues, probablement sombres, qu'il se raconte dans
sa tête.
Arthur Spleen, fidèle à lui-même, est allongé sur la moquette, les yeux fixés sur le plafond où miroitent les lueurs d'EXO 666.
Martin Livingstone se tient debout. On dirait qu'il flotte au dessus de la ville. Je m'approche de lui et pose ma main sur son épaule. Vous connaissez peu Martin. Il est vrai qu'il reste assez
mystérieux et qu'il répugne à s'exprimer. Il faut dire qu'il pense avant tout en images, en atmosphères, en mouvements. Martin est l'une de mes personnalités les plus solides.
Théophraste d'Essaÿs rumine un peu dans son coin. Il n'aime pas être sorti de son labyrinthe contre son gré. Cela vous fera peut-être rire mais quand il sort de son dédale, il ressent une trop
grande proximité avec le monde réel. Et la réalité est particulièrement présente ce soir. Il en a un peu de mal à respirer.
La nuit s'étire, le temps se désagrège.
Mina Solentskaïa sanglote à genoux. Un instant elle est saisie de spasmes violents quasi épileptiques. Aussitôt la voix d'EXO 666 résonne : "Norman, j'enregistre une baisse subite de la
température extérieure. Nous approchons des -18°C". Merci EXO... Qu'il en soit ainsi. La ville qui semblait déjà si immobile paraît se figer encore davantage. Et soudain toutes les lumières de
Widow Creek s'éteignent. "Norman, par mesure de sécurité, j'ai arrêté la centrale électrique. Les générateurs de secours vont se mettre en marche d'ici vingt minutes. Toutes la population est
prévenue". Et Mina continue de se tordre sur le sol. Elle se griffe le visage jusqu''au sang. Au plafond du salon, de lourds nuages se forment et s'agrègent et tourbillonnent. Au dehors, un vent
violent se lève chargé de lourds flocons de neige. Et les nuages tournent, tournent, tournent et finissent par descendre en forme de cône vers Mina qui se retrouve emmené par ce cyclone
intérieur. Partie pour la vie réelle. Au dessus de la ville, c'est le blizzard.
Louis Cypher se tient au dessus de nous, droit et immobile dans une des mezzanines. C'est ce calme apparent qui trompe souvent les gens. Ca et son affabilité légendaire. Il faut le connaître pour
savoir il concentre dans sa cage thoracique une colère phénoménale, une rage insatiable. C'est elle qui nous maintient en vie pour cette nuit, elle qui s'oppose invisible à la tempête déclenchée
par Mina. Louis Cypher est souvent présenté comme la plus dangereuse des personnalités et il l'est très certainement - pour vous. Pour moi, pour Widow Creek, c'est le rempart qui fait que la
ville tient toujours debout.
Soudain, une forêt vierge jaillit du coin où se tenait Alice. Des plantes de toutes les formes, de toutes les couleurs qui s'agitent en faisant le bruit de l'eau. Mina est revenue dans le salon,
apathique. Les plantes se dissolvent dans l'air laissant un vide à la place d'Alice. Cela ne dure pas longtemps, quelques minutes à peine et les nuages reviennent, Mina repart, Alice retrouve sa
place. Un vague sourire se dessine sur ses lèvres. Toute trace de tension a disparu. Et je lis dans le regard des autres un profond soulagement.
Charlotte de Winter, qui trônait dans un fauteuil en cuir, pousse soudain un soupir d'exaspération et se lève. "Charlotte (c'est EXO 666 à nouveau) il est interdire de quitter la salle. - Je sais
bien très cher, réplique-t-elle visiblement agacée, mais j'ai bien le droit d'aller aux toilettes non? J'ai besoin de me masturber pour me calmer." EXO ne réagit pas. Charlotte le fusille du
regard et part pour s'isoler non sans jeter à l'ordinateur un "Merci bien très cher" particulièrement sec.
Et le silence s'étend dans la nuit infinie. Des lumières sont réapparues dans les habitations de Widow Creek. Les générateurs se sont mis en route. Un long temps s'écoule sans que l'on ait pour
autant l'impression que le temps passe. Charlotte de Winter revient - "Trois fois très cher, trois fois!" - et reprend sa place dans le fauteuil en cuir.
La nuit semble jamais ne devoir se terminer. Je ne souhaite à personne de vivre une nuit pareille.
Au bout d'un moment, je ressens comme des sueurs froides rapidement suivies par d'abominables haut-le-coeur. Cela a pour conséquence de faire aussitôt revenir Mina Solentskaïa. J'ai mal,
atrocement mal en même temps qu'un début de migraine atroce. Je l'avais prévu. Pas pour cette nuit mais je savais que cela allait arriver. Je sens le regard de toutes mes personnalités se fixer
sur moi, je peux aussi sentir leur peur, une panique bien plus grande queface à Edgar. Car malgré toute leur importance, les personnalités savent qu'elles ne possèdent pas toutes les cartes du
jeu. Une crampe au ventre me plie en deux, j'ai mal à en pleurer. Et l'envie de vomir grandit inexorablement, une boule remonte dans ma gorge et je finis par dégobiller sur le sol. Les autres
n'ont pas bougé pendant tout ce temps. Je m'écroule par terre pantelant et haletant, les yeux fixés sur ce que j'ai régurgité, une masse informe et visqueuse, un peu comme une méduse, de la
taille d'une balle de tennis mais qui soudain se met à grossir à vue d'oeil.
Maintenant tout le monde n'a d'yeux que pour cette chose. Augusto, en la voyant , se décide à jeter sa bouteille de Vodka. Et c'est là, sur la moquette du grand salon, au sommet de l'Alpha Tower.
Ca grossit, ça bat régulièrement comme un gros coeur géant. Et puis ça s'arrête de grandir. Et puis ça explose. Chacun se retrouve recouvert d'une froide substance gluante et à l'endroit où ça se
trouvait, une jeune femme se tient. Le premier à réagir est Théophraste, sa voix est presque plaintive:
"Norman, dis-moi que ce n'est pas vrai! Ce n'est pas possible! Ce n'est pas possible! Elle n'existe pas!!!! Elle appartient au livre d'Essaÿs!!! Norman, je t'en prie! Norman!!!!"
Personne ne réagit - et surtout pas moi. Je donnerai des explications à Théophraste en temps venu. La jeune femme ne bouge pas. Son regard est imperturbablement dirigée droit devant elle. Il faut
vous dire qu'elle est aveugle. Ses lèvres dessinent un sourire calme et serein. Elle a dix neuf ans, de longs cheveux noirs bouclés qui lui arrivent à mi-mollet. Elle porte une robe droite
très simple qui finit sous les genoux.
Ils sont tous à ce point concentrés sur elle qu'aucun ne se rend compte que la tempête au dehors est fini et que les premiers rayons de soleil viennent dorer les façades de Widow Creek.
Animée comme souvent par la curiosité, Alice Morgenstern s'approche de la jeune femme jusqu'à se tenir à son côté.
"Bonjour, tu es qui?"
L'intéressée reste imperturbable mais finit par répondre d'une voix claire et chaude.
"Je suis celle qui devait arriver, celle qui sait et celle qui ose voir. Je suis la réponse cachée dans les signes. Je visite les rêves et lis dans les regards. Je suis la connaissance du chemin.
J'étais jusqu'à présent une projection de Norman dans le livre dit d'Essaÿs, sujet n°4753 du projet Cassandra et la seule retenue. Je m'appelle Moira Stevenson et je suis la douzième
personnalité de Norman."
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