Cher Journal,
Nous sommes enfin sorti du Labyrinthe de Théophraste. Celui-ci a discuté longtemps avec Roman tandis que je les attendais, gentiment assise auprès d'Anthony. Nous sommes demeurés longtemps
ainsi, moi qui lui passais la main dans les cheveux et lui étendu inconscient dans sa cage. Roman et Théophraste sont revenus au moment même où Anthony revenait à lui, si bien que je n'ai pas eu
le temps de lui poser les questions qui me brûlent les lèvres. A peine réveillé, il s'est remis à crier après Roman et je pouvais sentir son souffle rauque sur ma joue. Il y avait aussi, au fond
de sa voix, un grognement sourd et un peu effrayant. Je devais découvrir un peu plus tard la raison de ce bruit de fauve.
Pour calmer Anthony, Théophraste nous a emmenés à Argalos. C'était très étrange. J'y étais apparemment déjà allée sans avoir rien gardé de ma visite en mémoire. Mais une fois là-bas, j'ai eu
d'étranges impressions de déjà-vu... Pour le reste, je n'ai pas trop envie dans parler pour le moment, c'était particulièrement triste et un peu effrayant. Surtout le grand arbre figé sur la
grande place d'Argalos et tous ces... corps accrochés dessus comme des décorations de Noël. Ca a complètement miné Anthony qui est tombé à genoux en pleurant. Nous avons décidé de le laisser
tranquille un petit peu et avons fait un tour dans la ville abandonnée. Roman semblait très triste aussi. Soudain, un vieillard a surgi de nulle part et s'est mis à hurler. Roman l'a apparemment
reconnu tout de suite et ils ont échangé des mots sans queue ni tête dont je n'ai retenu que l'expression "essaim d'Izem". Puis l'homme est tombé raide mort. A son tour Roman eut l'air désespéré
et je crois bien avoir vu Théophraste sourire. Je dois avouer que ces histoires ne m'intéressent plus beaucoup et je les raconte très mal. Je suis sûre que Théophraste en parlera un jour. Ou
Roman. Ou Anthony.Enfin, je dis ça mais sur le coup, cette visite d'Argalos m'a glacé le sang et j'étais assez terrifiée. Mais ça, c'est parce que je ne savais pas ce qui se passait à Widow
Creek.
Nous avons donc attendu qu'Anthony se remette de ses émotions pour que Théophraste nous ramène à la sortie du Labyrinthe. Roman et Anthony étaient quasiment apathiques et le retour à la maison
s'annonçait particulièrement morose. Pendant de longues minutes, aucune parole ne fut échangée mais finalement je ne pus m'empêcher de faire remarquer qu'il y avait un curieux brouillard sur
Widow Creek. Ca a comme réveillé Roman qui commence à connaître notre ville et qui sait que les changements de climats ne sont pas anodins.
A mesure que nous progressions dans les rues, le brouillard se faisait de plus en plus épais.
"Mais où sont-ils tous passés?, me demanda Roman.
- Je n'en sais rien, lui répondis-je totalement perplexe. Il a du se passer quelque chose durant notre absence. Je..."
Ma phrase se perdit dans le silence alors qu'une gigantesque masse sombre se dessinait devant nous dans le brouillard épais. J'ai senti un souffle glacial me parcourir la nuque et j'ai compris
tout de suite : Edgar...
Roman et Anthony aussi s'était arrêté et regardait l'ombre qui se dirigeait vers nous. J'ai alors assisté à un spectacle incroyable. Tout d'abord, un formidable rugissement retentit, en
provenance de notre droite. Déchirant la brume, le lion de Roman se matérialisa à nos côtés et s'interposa entre nous et la forme. Plus près de moi, je pecevais à nouveau le souffle rauque
d'Anthony, tapissé de grognements. Je tournais mon regard vers lui et sous mes yeux, je le vis se modifier, ses jambes raccourcir, sa peau se couvrir d'un fin duvet de poil gris, sa machoire
s'allonger jusqu'à faire apparaître un museau garni de crocs terrifiants.En quelques secondes, Anthony était devenu un loup! Les babines retroussées, les oreilles droites et le regard brûlant, il
se plaça devant moi.
La forme continuait d'avancer. Il émanait d'elle de drôles de sons de chairs qui se déchirent, d'os qui craquent, chacun de ses mouvements s'accompagnait d'un cri de douleur mêlée de terreur.
Elle fut bientôt parfaitement visible. C'était bien Edgar. Je pouvais reconnaître son visage aux yeux de mort, perdu au milieu d'un... assemblage de têtes d'âmes grises... Globalement, Edgar ne
ressemblait plus à rien, il était devenu une agglomération de membres, d'organes, de chairs et d'humeurs récoltés apparemment sur ses victimes.
"Edgar s'est reveillé..., ai-je murmuré bien malgré moi avant de réagir : Roman! Anthony! Filez! Allez chez moi! chez moi! Il va vous tuer sinon!"
Roman se mit à protester et je vis dans les yeux du loup-Anthony qu'il n'avait pas l'intention de me laisser lui non plus. Et Edgar se rapprochait de plus en plus. J'ai essayé de leur faire
comprendre que je ne craignais rien, qu'AUCUNE personnalité ne pourrait me faire le moindre mal, Edgar y compris mais rien n'y faisait, Roman et Anthony ne voulurent rien entendre.
Un cri strident s'éleva dans les airs qui nous pétrifia sur place et une partie se détacha du "corps" d'Edgar, un amas d'organes qui se déplaçait sur cinq bras telle une araignée monstrueuse.
Celle-ci fonça droit sur le lion de Roman. La pauvre bête n'eut même pas le temps réagir que la chose s'abattit sur lui découvrant sur son ventre une collection de machoires humaines affamées. En
quelques secondes, le lion fut mis en pièce.
Je me souviens qu'alors j'ai poussé un hurlement d'horreur et la terre s'est mise à trembler violemment. De profondes fissures se sont mises à courir dans le bitume dans tous les sens. Après je
ne me souviens plus de rien. Je me suis réveillée chez moi, entourée de Roman et Anthony qui m'annoncèrent que je leur avais sauvé la vie.
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