Mardi 13 février 2007
Article revu le 13/02/2007




Film américain,polonais,français de David Lynch
Avec Laura Dern, Jeremy Irons, Justin Theroux

Pouvez lire cet article sans crainte, je ne vais pas vous dévoiler toute l'intrigue du dernier opus de David Lynch pour la simple et bonne raison que c'est impossible. Ne voyez aucune contradiction entre ce que je viens d'écrire et la suite de cette article: je pourrais vous dire n'importe quoi, aucune explication rationnelle ne permet de bien rendre ce film. Tout au mieux je pourrais vous raconter un peu le début de l'histoire mais pour être franc, cela ne vous avancerait pas beaucoup et puis tout ce que vous avez à savoir, ou presque, se trouve dans la bande annonce du film. Ensuite il faut savoir que dans INLAND EMPIRE, le spectateur se retrouve très rapidement complètement perdu dans le labyrinthe lynchien. Cet article n'a pas d'autre ambition que de vous livrer certaines impressions et tentatives d'analyse on ne peut plus personnelles.

"Do you want to see?"

Pour aborder INLAND EMPIRE le plus sereinement possible, il vaut mieux être déjà un peu familier avec l'univers de David Lynch. En l'occurence je ne peux que vous conseiller de voir Twin Peaks (film et si possible série), Lost Highway et Mulholland Drive. Je ne dis pas que ces films vous aideront à comprendre, loin de là, mais ils fournissent quelques branches auxquelles on peut se rattraper.

Car INLAND EMPIRE se présente comme une éblouissante synthèse des films précédents de David Lynch. Ce dernier opus est en effet truffé de tous les thèmes les plus chers à l'auteur : troubles de la personnalité, pulsions de meurtre, déchéance de l'individu, indifférence au malheur d'autrui (souvenez-vous d'Elephant Man), effacement de la frontière entre rêve et réalité, ...

A ce titre le personnage de Nikki/Sue (Laura Dern) n'est pas sans rappeler Laura Palmer. Et, comme dans Twin Peaks (le film), INLAND EMPIRE est complètement construit autour d'elle, autour de son délire paranoïaque. Le film qui s'affranchit de toute structure narrative classique et connue s'articule autour des changements d'état d'esprit de son héroïne. Cette plongée dans le psychisme d'un être qui déraille est également à rapprocher de Lost Highway et du délire schizophrénique du personnage interprété par Bill Pullman. Et comme dans Lost Highway, on retrouve dans INLAND EMPIRE une prédominance des lieux claustrophobiques et aux communications improbables. Les ressemblances avec Mulholland Drive sont un peu plus faciles à faire. Le film se déroule à Hollywood, Laura Dern tout comme Naomi Watts interprète une actrice. Leurs deux personnages dans le film vont de la réussite à la déchéance, pour des raisons cependant différentese. On reconnait néanmoins l'attachement de David Lynch à dépeindre les paradoxes de la cité des anges où se côtoient gloire et misère.

Au niveau du récit, on retrouve également une mécanique commune à tous ces films: la vie d'un personnage se retrouve ébranlée par la peur, sentiment qui libère le mal qu'il possède en lui. Ce mal, qui est intérieur, tente en usant de la peur, de briser les frontières pour sortir à l'extérieur, pour gagner la vie réelle. C'est ce qui se produit dans Twin Peaks (la série) quand le terrifiant Bob parvient finalement à sortir de l'univers intérieur des personnages. Cette incarnation du mal, on la retrouve dans INLAND EMPIRE sous la forme de l'Homme à l'Ampoule Rouge (oui je vous rappelle que nous sommes dans un film de Lynch) que Nikki/Sue (Laura Dern) affronte vers la fin du film.

"Remember"

On a beau s'aventurer en terrain connu, le labyrinthe que Lynch bâtit dans INLAND EMPIRE est tout simplement phénoménal. C'est à peine s'il prend le temps d'installer une histoire ancrée dans une réalité pour la faire presque aussitôt sortir des rails d'une narration classique. Très rapidement le spectateur se retrouve totalement immergé dans le psychisme de Nikki (Laura Dern), il est enfermé dans Inland Empire, l'empire intérieur de cette femme, une zone située derrière le voile de l'oubli, là où se terrent les souvenirs et les désirs refoulés.

Au début du film, Nikki se voit donc proposer le rôle principal dans un film où il est question d'amour et d'adultère. Les répétitions n'ont pas commencé que le réalisateur (Jeremy Irons) laisse entendre que ce film pourrait être maudit et que ce qu'ils s'apprêtent à tourner n'est que le remake d'une oeuvre plus ancienne et laissée inachevée suite à la mort des deux acteurs principaux. Deux passages d'INLAND EMPIRE sont pour moi primordiaux à la compréhension du film : l'intervention pré-citée du réalisateur et la visite un rien cryptique de la vieille femme au tout début du film (essayez de bien garder en mémoire ce qu'elle dit). Pour le faire à la Lynch prenez les événements suivants: un film qui parle d'amours adultérines tragiques et qui se trouve être peut-être maudit et une vieille folle en provenance de Pologne. Rajoutez à cela, certaines phrases clefs "c'est arrivé hier mais je sais que c'est demain", "elle comprend parfaitement [le polonais] mais ne le parle jamais" et vous obtenez une petite histoire qui pourrait bien tenir la route :

Chapitre I
Une femme vit en Pologne aux prises avec un mari jaloux et violent; un jour vraisemblablement elle le trompe et elle en paie le prix (histoire de l'homme mort au bout de la rue, "je vous ai définitivement vus ensemble"...); elle finit par s'affranchir de lui (en le tuant), elle tombe dans la prostitution et, à son tour dans la violence (séquence où Laura Dern explique les coups qu'elle inflige aux hommes)

Chapitre II
Cette femme parvient à gagner les USA. Là elle se refait une vie, elle devient actrice et épouse un homme riche également jaloux. Mais il n'est plus question de violence. La femme ne s'écarte plus du chemin. Une vie normale s'ouvre à elle et elle en profite pour effacer son passé de sa mémoire.

Chapitre III
Une vieille vient lui raconter un jour des légendes polonaises et on lui propose le premier rôle dans un film dont l'histoire fait étrangement écho à son passé refoulé. Cerise sur le gâteau, elle est sexuellement attirée par son partenaire de jeu (le beau Justin Theroux) : la peur de l'adultère fait surface, de rompre l'équilibre d'une vie sereine chèrement gagnée, commence à ronger cette femme.

Chapitre IV
La peur libère les souvenirs qui remontent à la surface; elle se revoit avant, au temps où elle était là-bas; elle se met à confondre sa propre personne avec le personnage qu'elle interprète. La peur de tromper son mari, de réveiller des violences, la plonge dans un délire paranoïaque infernal teinté de déni de soi.

La fin
La traversée de l'enfer se termine par une prise de conscience. Lorsqu'elle se voit sur l'écran, elle parvient doucement à remettre les choses à leur place, à faire la différence entre fantasmes et réalité. C'est le moteur de la dernière demi-heure du film - mais je planche encore sur la signification des hommes-lapins (je vous le répète c'est un film de Lynch!).

Bon tout ça, c'est ce que j'ai réussi à comprendre du film, non sans l'apport de Gribouille que je tiens à remercier pour ses lumières. Après tout  ça ne s'articule peut-être pas parfaitement et ce n'est probablement pas l'unique interprétation que l'on peut faire de ce film, mais c'est la mienne.

"It's red"

Je finirais juste cette "analyse" d'INLAND EMPIRE en mentionnant les petites particularités de ce film qui par certains aspects se démarque des précédents...

Le style notamment. Le film est entièrement tourné en numérique, ce qui lui donne un côté parfois assez cru qui tranche avec une image d'ordinaire plus glamour et un aspect télé-réalité particulièrement frappant. De même Laura Dern - et je ne dis pas ça contre elle - n'a pas la beauté de Naomi Watts. Elle compose avec un talent indéniable une sorte de Laura Palmer un peu défraîchie, comme fânée.

Et puis il y a l'apparition de ce que j'appellerais le troisième lieu.  J'étais jusqu'à présent habitué à trouver chez Lynch un univers dual rêve-réalité. Ici s'ajoute une nouvelle dimension temporelle que l'on retrouve dans les séquences qui se déroulent (réellement) en Pologne. Cette remarque ajoutée à la précédente est ce qui m'a le plus marqué dans INLAND EMPIRE: la sensation que Lynch a tenté dans ce film de rendre réels les souvenirs et les fantasmes au point des les rendre parfois surréels.


En conclusion et comme à chaque fois avec Lynch, ses détracteurs auront un bel os à ronger et ses fans un formidable bijou à décortiquer. Je ne peux que vous conseiller d'aller le voir pour vous faire votre propre idée. Sachez cependant qu'il vaut mieux être (très) en forme car à la fin des 2h52 de projection, la tête est au bord de l'explosion. En tout cas j'ai été très heureux de retrouver Lynch au meilleur de sa forme. INLAND EMPIRE c'est un peu, à mes yeux, son 2001, l'Odyssée de l'Espace. Un film hautement cinématographique, absolument jouissif et qu'on n'a pas fini d'analyser...
Publié dans : Mega-Rex - Par Stanley Loveheart
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