Le crépuscule irradie doucement les rues de Widow Creek que je contemple avec satisfaction depuis les hauteurs de mon labyrinthe. La ville au fond de la vallée s’apprête à plonger dans le silence de la nuit, baignée par un vent paresseux et les premiers éclats de rêves. Tout ici n’est encore qu’une ébauche, mais le temps aidera à donner aux habitants une chair, aux murs une épaisseur et au délire schizoïde de Norman une forme de réalité. Je ne croyais pas trop à cette entreprise au commencement, mais aujourd’hui, je vois ces grues, ces échafaudages, ces formes qui se meuvent dans les rues, les bâtiments qui naissent, les rues qui s’organisent : Widow Creek prend vie.
Il faut dire que Norman y met tant de ferveur et une telle énergie que tout cela n’est pas prêt de retomber en cendres comme les ruines d’Argalos, au cœur de Silent Woods. Et toutes ses personnalités, moi y compris, nous jouons le jeu car, au fond, aucun d’entre nous n’aime la vie réelle. L’univers des songes et de l’impossible est bien plus tentant. « There are those who look at things the way they are, and ask why... I dream of things that never were, and ask why not?"a dit Robert Kennedy. C’est ce dont il est question ici, la fondation d’un monde qui n’a jamais été et qui n’existera jamais que dans la tête de Norman. Je me souviens très bien lui avoir dit un jour qu’un être qui meurt, c’est un univers qui s’éteint. C’est probablement ainsi que l’idée de Widow Creek a commencé à faire son chemin.
Jusqu’à ce matin où, assis au chevet de ses songes, Norman se saisit de la boîte noire de ses pensées et entreprit de l’ouvrir précautionneusement tel un horloger qui démonterait les ressorts du temps à l’aide d’un tournevis. Il étala tout le contenu de son cerveau devant moi et me dit : « tu seras l’architecte ».
C’est ainsi que j’ai commencé à imaginer Widow Creek. Je n’avais qu’une seule contrainte à respecter mais elle était de taille : la ville se devait de refléter toutes les personnalités en même temps.
Je passais des nuits entières dans les albums photos de Martin pour définir le paysage : île de Mjlet, plateau de Gergovie, Death Valley, Ségovie, Finistère, Piton de la Fournaise… J’aplanissais, j’élevais, je découpais, j’érodais, je modelais les reliefs, creusais le lit d’une rivière, inondais une dépression pour la transformer en lac et laissais pousser une forêt. Et un matin une immense vallée s’ouvrit au coeur des montagnes.
La ville se devait également d’être littéraire et cinématographique pour satisfaire Archibald et Stanley. C’est ainsi que pour la définition de certains lieux ou de certaines atmosphères, j’allais puiser dans la bibliothèque du premier (Boris Vian, Arthur Rimbaud, Terry Pratchett, Dan Simmons, Les Frères Grimm,..) et dans la vidéothèque de l’autre (Alfred Hitchcock, David Lynch, Fritz Lang, Alex Proyas, Francis Ford Coppola….)
Au désespoir de Mina, je fis correspondre les eaux lugubres des grands marécages du nord-ouest et l’austérité de Lekter Manor ; je lui accordai également le pouvoir d’influer sur le climat de la ville et à Alice, celui de faire pousser des fleurs à volonté. Charlotte voulait une maison close, je lui fis bâtir The Red House, qui est une véritable ville à elle toute seule, et pour Louis, un château gigantesque flottant au bord d’un lac de lave en fusion. Et caetera…
Ce matin, je trouvais dans ma boîte aux lettres un avis de passage de la poste. En le voyant, je ne pus m’empêcher de sourire car je savais ce que contenait le colis qui m’attendait. Tous les habitants de la ville ont du recevoir le même. Il renferme entre autres cadeaux de Norman à ses citoyens, la première carte de Widow Creek, dessinée par mes soins, signe qu’un rêve est sur le point de prendre forme et de s’inscrire dans la durée.
C’est la fin du jour à Widow Creek et je savoure les derniers instants de lumière. L’horizon s’est teinté de rose et de parme, l’univers de Norman baigne dans la limpidité des couchers de soleil. Je tourne alors le dos à ce panorama superbe et contemple l’antre que je me suis bâti. The Maze est ma demeure. Nul ne peut y entrer. Quiconque s’y risquerait se verrait condamner à errer à jamais en ses murs. C’est mon royaume au cœur du royaume, un labyrinthe où la raison n’a plus sa place, un gigantesque cube qui domine la ville, un palais peuplés de miroirs et de portes qui s’ouvrent vers d’autres ailleurs.
C’est mon chez moi. J’aimerais beaucoup vous y inviter un jour si je ne craignais pas tant de vous voir vous perdre à l’intérieur. Mais si un jour vous venez à Widow Creek, n’hésitez surtout pas à passer me dire bonjour. Je vous attendrai sur le perron au numéro 42 sur Inland Drive.
Je m’appelle Théophraste d’Essaÿs, je suis l’architecte de Widow Creek et le témoin privilégié de son histoire.
(Réflexions nées après un détour par le jardin de Kozlika)

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